LE MONDE, daté du mercredi 10 septembre 2008, article de Jacques Mandelbaum.
Inconnu en France ou presque: José Luis Guerin, Catalan de 48 ans, cinéaste depuis 23 ans, dont on découvre avec bonheur les deux derniers films. Une fiction (Dans la Ville de Sylvia, 2007) et un documentaire (En construccion, 2001) que relient la passion de la ville, de la dérive poétique, de la méditation sur la manière dont le temps sédimente dans l'espace.
Présenté en 2007 à la Mostra de Venise, Dans la Ville de Sylvia évoque en trois tableaux l'errance d'un jeune homme à Strasbourg, à la recherche d'une fille prénomée Sylvia, qu'il a croisée quelques années auparavant.
Un carnet d'esquisses et un plan de la ville sous le bras, le jeune dandy se poste d'abord à la terrasse du café du conservatoire de théâtre de la ville et y observe le spectacle des jeunes femmes qui y éclosent aux beaux jours. D'un visage à l'autre, d'une nuque entre aperçue à un regard croisé, d'un rire cristallin à un brutal bruit de verre, c'est autant de chavirements aléatoires qui s'offrent à sa contemplation.
Le manège dure jusqu'à ce que l'oeil se fixe sur un visage qu'il semble reconnaître. Celui d'une brune élancée, qu'on croit échappée d'un monde idéal. Sa vue annonce le deuxième acte. Il la suit.
Longuement. Méthodiquement. A travers les ruelles du vieux Strasbourg, elle le fait tourner en rond, s'arrimer à sa silouhette comme une âme en peine. Rejointe dans le tramway, leurs deux corps immobiles détachés sur la ville qui défile, elle lui dit comme toutes les filles, qu'elle n'est pas celle qu'il croit.
Au troisième tableau, l'inconsolable rêveur finit son séjour dans la capitale de l'utopie européenneau même bar les Aviateurs où il a croisé six ans pplus tôt Sylvia. Traînent là quelques grâces gothiques, une fille qui lui bat froid, une autre qui le lendemain matin, se lèvera comme une ombre de son lit. Don't forget the Nite, des Rita Mitsouko, entendus quelques plans plus tôt, trotte encore dans la tête du spectateur, sorte de manifeste romantique du film envoûtant qu'il vient de voir.
Quasiment dépourvu de dialogue, doté d'une bande-son travaillée par l'imaginaire posant les prémisses d'une intrigue qui s'évapore, avec des personnages qui ont l'évanescence des fantômes, Dans la Ville de Sylvia est pourtant tout sauf une abstraction. Plutôt une méditation sur la manière dont le regard entremêle notre subjectivité à la matérialité des choses.
Avec l'oeil-caméra de son personnage, Guerin suggère que percevoir, c'est à la fois embrasser le monde et accepter de s'y perdre.
PUISSANCE FICTIONNELLE
On pense, sous le signe électif de l'illusion et de la rêverie, à Hitchcock (Vertigo), Bresson (Quatre nuits d'un rêveur), à tout le cinémade Jean-Daniel Pollet, plus loin encore à Baudelaire (A une passante) ou Nerval (Les filles du feu).
Dans la ville de Sylvia s'adresse plus simplement à tous ceux qui aiment marcher dans les villes, s'abandonner aux terrasses des cafés, suivre une fille dans la rue, se perdre à sa suitedans leurs pensées. Cela doit faire pas mal de gens.
Photo Eloi Sanchez Moli. Copyright 2006.
