Cahiers du Cinéma, septembre 2008. Article de Jean-Michel Frodon.

C'est un peu comme un film, la nuit, quand les phares d'une voiture qui passe dans la rue font bouger au plafond les ombres des motifs du rideau. Dans la ville de Sylvia commence là, avec cet instant banal et à demi-éveillé, entre petite magie et effets matériels très concrets. La suite sera sous ces signes apparemment contradictoires. Dans la chambre il y a unjeune homme, plutôt une épure de jeune homme, presque une figure de style - "le" jeune homme, comme dans la poésie classique on disait "le poète". Le lendemain matin, il écrit dans un carnet, écrit-il ce que nous verrons? Le film sera-t-il la mise en image de son récit ou de son poème, peut-être nés de la rêverie nocturne? On va bien voir, mais surtout on va le voir lui, et le regarder voir.
José Luis Guerin filme comme un pêcheur, il attend immobile, laisse dériver sa caméra au fil des événements du quotidien, et d'un geste ferme et rapide relève sa ligne.
Un coup d'essai le premier jour à la terrasse du café du Théâtre National de Strasbourg. Le jeune homme est attablé, il regarde une femme assise un peu plus loin, le temps glisse, première énigme d'un visage inconnu, crac! La ligne casse - avec la tasse du café crème. Deuxième jour, le même café, la même terrasse, le garçon est là à nouveau. C'est l'été. C'est un jour comme cela arrive (surtout en été) où il semble que la beauté est également partagée, où tout à l'air plus léger, où on ne croise que des jolies femmes, où des regards et des sourires paraissent jaillir de tous côtés. Sauf que là c'est dans un film bien sûr, on voit très bien que ces personnes charmantes ont été choisies et installées à cette terrasse par le réalisateur, ce n'est pas un problème, au contraire.
Outre qu'on est à la terrasse du Conservatoire de Strasbourg - quoi de plus logique que d'y voir de jeunes actrices gracieuses, et que le beau temps met en valeur? - l'artifice conforte le sentiment d'un jeu, d'une mise en scène, mais chacun en pratique parfois pour lui-même, par exemple lorsuqe, désoeuvré à une terrasse de bistrot, il se laisse aller à trnasformer en scène de fictions possibles, rêveries érotiques, dramatiques ou comiques, ce qui s'offre involontairement à sa vue mais qui, pour l'observateur, se transforme en spectacle.
José Luis Guerin "vient du documentaire", comme on dit couramment. Pour une fois l'expression usuelle est judicieuse, son premier film de fiction "vient", au pied de la lettre, du documentaire, et notamment En construccion qui sort en France simultanément. Guerin "part" de la ville, ici Strasbourg, de ses ruelles et des gens qu'on y croise. Il choisit de faire du lieu un décor, et des habitants des personnages potentiels. Ce mouvement vers la fiction tient à presque rien. Il suffit de cadrer deux visages de clients de bistrot, assis à des tables différentes mais que la prise de vue réunit, et voici une petite proposition, une hypothèse d'idylle, ou de dispute. Un silence qui dure un peu trop entre un homme et une femme, et voici un possible drame, ou est-ce le contraire? Le jeune homme dessine dans son carnet, il n'écrit plus, il croque des profils de femmes, un mouvement de cheveux, tout peut arriver, tout peut apparaître.
(...)
Le garçon a continué son chemin, la ville est plus habitée pour lui. Posté à un arrêt de tramway où les visages et les corps apparaissent et s'évanouissent, où les reflets glissent les uns sur les autres dans les mouvements du transport en commun, les mobilités du soleil et de l'ombre, les effets spéciaux du quotidien, il se fait un film. Avec le monde.
Photos de Eloi Sanchez Moli - Copyright 2006.
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